Un atelier thérapeutique en hôpital de jour pour enfants:

l' Atelier Musique

Une expérience d'utilisation de la musique dans un cadre thérapeutique.

Mots clés: Cadre thérapeutique - Double articulation de la musique - Moment mélodique / moment rythmique - Rites de début et de fin .

 

Histoire de l'atelier musique

L'histoire de l'atelier musique remonte à la création de l'hôpital de jour. Dés l'ouverture de cette petite structure recevant douze enfants psychotiques âgés de 2 à 12 ans, les soignants ont placé la musique à la fois comme signe de vie et de relation dans l'institution, et comme outil thérapeutique.

L'ouverture de l'hôpital de jour ayant demandé du temps, la première population d'enfants était relativement âgée (7 à 12 ans). Par ailleurs, l'emploi du temps, plus souple qu'aujourd'hui, nous permettait de proposer à l'ensemble des enfants un atelier musique hebdomadaire où tous étaient conviés. Soutenus et accompagnés par les soignants, les enfants pouvaient créer eux-mêmes leur production musicale. Il arrivait parfois que les adultes, portés par les rythmes des enfants, s'autorisent à jouer eux-mêmes leur propre musique, expérimentant ainsi dans le cadre soignant et avec les enfants le plaisir partagé de ce que les musiciens appellent un "boeuf".

Peu à peu, plusieurs facteurs ont modifié le cadre de l'atelier musique. Tout d'abord, l'affinement et l'élargissement de la palette des soins (pataugeoire, conte, groupe, psychomotricité, poney, classe intégrée et bien d'autres) nous ont obligé à jongler avec l'emploi du temps de chaque enfant. Ensuite, le progrès du dépistage précoce nous a permis d'accueillir des enfants plus jeunes (dès l'age de 2 ou 3 ans) dans des prises en charge à temps partiel. Il s'avéra finalement impossible de réunir l'ensemble des enfants pour une activité musique.

Depuis quelques années, l'atelier musique "collectif" a donc fait place à un atelier plus spécialisé, destiné aux plus jeunes, et pour lesquels une indication est posée par le médecin après réflexion en équipe.

Nous allons présenter d'abord les grandes lignes théoriques qui ont sous-tendu cet atelier, puis nous présenterons le déroulement d'un "atelier-type".

Un atelier musique: pourquoi ?

Comme dans les autres ateliers thérapeutiques, nous travaillons à la fois l'enveloppe apaisante et la parole organisatrice.

Mais ce qui est particulier à la musique, c'est qu'elle s'affranchit de la dimension de l'espace et qu'elle n'existe que dans la dimension du temps. La note que nous chantons est limitée à la durée de notre souffle. Le coup de tambour que nous frappons est limité à la fraction de seconde de notre geste. Et si nous voulons à nouveau expérimenter cette note ou cette percussion, nous n'avons que deux choix possibles: répéter cette note ou faire appel à notre souvenir. Il n'y a pas d'autre issue, car le temps est déjà passé, nous sommes déjà "après la note"...

On voit comment s'articule la différence avec d'autres situations thérapeutiques ou l'espace entre en jeu dans le temps: espace du corps de l'enfant dans l'eau de la pataugeoire, espace de la trace qu'il laisse sur le papier, espace de la maison ou il déambule, espace de la bouche et des orifices par lesquels entrent et sortent des objets distincts de lui.

C'est dans ce contexte que l'atelier musique vient prendre sa place dans le dispositif thérapeutique: nous avons donc cherché une façon d'y travailler à la fois les apaisements contenants et l'organisation des traces.

La double articulation de la musique

La difficulté des enfants psychotique à partager des émotions musicales nous a conduit à réfléchir sur la genèse de l'expérience musicale chez l'enfant.

Une première expérience musicale est celle du son. Du point de vue scientifique, un son est une vibration sinusoïdale. On parle alors d'un son "pur", et l'électronique nous en donne un exemple à travers la tonalité du téléphone qui "vibre" 440 fois par seconde: c'est la note "La" du musicien. En réalité, "un son est une somme de plusieurs vibrations, appelées harmoniques, qui fusionnent en un tout." (1). Notons qu'une surabondance de ces vibrations nous entraîne du son au bruit, comme le "bruit blanc" qui s'étend sur toute l'aire des vibrations audibles; c'est le "shhhhh..." que l'on peut parfois entendre sur un radiorécepteur F.M. réglé entre deux stations.

Une autre expérience musicale est celle du rapport entre les sons: en effet, sauf à être continu, un son se définit soit par rapport à un autre son, soit par rapport à l'absence de son, c'est à dire au silence.

Nous voyons apparaître ici une double articulation:

¥ lorsque le son est référé à un autre son, il renvoie à la notion de mélodie: chaque note s'articule à la précédente, dans une continuité apaisante. L'émotion musicale se fonde ici sur la voix douce et chantée de la mère et sur les premières berceuses.

¥ lorsque le son est référé à un non-son, c'est à dire à un instant de silence, il renvoie à la notion de rythme: dans le silence qui suit la note, s'ouvre le manque, l'attente, et parfois l'anticipation de la prochaine note. L'émotion musicale se fonde ici sur la répétition, sur la succession temporelle des disparitions et des réapparitions.

L'expérience de l'atelier musique avec des petits enfants psychotiques nous a conduit à utiliser cette "double articulation" de la mélodie et du rythme comme le fondement de ce travail thérapeutique. Peu à peu, l'espace de musique, bien que se déroulant dans la même pièce, s'est recentré dans un cercle contenant les soignants et les enfants; peu à peu, les nombreux instruments de l'ancien atelier qui dispersaient trop les petits ont disparu, et nous avons privilégié trois seuls outils instrumentaux : deux "toms" (deux fûts à peau de 20 cm fixés ensemble), une flûte, et la voix des soignants. Par contre, nous avons conservé et amélioré le rite de début et de fin de l'atelier, auxquels les enfants sont très attachés.

Déroulement d'un atelier musique

L'atelier se déroule dans une pièce qui sert aussi de salle de réunion. Elle est moquettée et meublée de fauteuils bas et d'une banquette. Un piano y est installé.

Après avoir préparé la pièce (enlever la table centrale, disposer les fauteuils en rond) nous appelons les cinq enfants qui participent à l'atelier. Ils viennent habituellement sans difficultés. Les soignants ferment la porte et annoncent que l'atelier va commencer et que l'on va chanter "l'air du début": ils prennent les enfants par la main, et commencent une ronde en chantant, accompagnés au piano par le soignant qui anime l'atelier. L'air du début est une comptine choisie pour faire lien avec l'atelier poney auquel certains de ces enfants participent. ( "Pour promener mon poney - je vais mettre mon bonnet - sur son dos, que c'est haut - je me tiendrais comme il faut" )

Après avoir chanté deux fois à la suite la comptine, tout le monde s'assoit en cercle. Les soignants prennent soin dès ce moment et tout au long de l'atelier de "recentrer" les enfants qui voudraient errer dans la pièce ou aller regarder à la fenêtre. Nous pouvons offrir à tel enfant de s'appuyer contre nous, à tel autre de s'installer sur nos genoux: nous proposons ainsi une sorte d'anticipation physique de l'apaisement contenant de la musique qui va venir.

Après avoir rapidement expliqué l'absence d'un soignant ou la présence d'un stagiaire ou d'un visiteur, le référent de l'atelier annonce aux enfants que l'on va dire, en chantant, "qui est là":

C'est un rite un peu bizarre, plus simple à faire qu'à décrire, inventé dans le contexte de l'atelier, et qui ne tire sa pertinence que du succès qu'il rencontre auprès des enfants. S'adressant spécifiquement à l'un des enfants, les soignants chantent "papa...maman, papa...maman" ( sur les notes "mi...do") en balançant la tête latéralement et en frappant des mains en cadence, puis ils poursuivent dans une sorte de déclamation un peu théâtrale: "et le petit Untel" (ici le prénom de l'enfant), en applaudissant , les mains tendues dans la direction de l'enfant. Il en est ainsi de suite pour chacun des enfants, qui, pour la plupart, attendent maintenant avec beaucoup d'émotion le moment d'être nommés. Si un enfant est absent, nous parlons de son absence et nous disons que l'on peut penser à lui.

L'atelier proprement dit va alors se dérouler selon deux moments successifs, le moment mélodique et le moment rythmique, dont la durée est variable et adaptée à "l'ambiance" du jour.

Le moment mélodique:

Le soignant qui anime l'atelier propose généralement aux enfants de chanter ensemble: au début de cet atelier avec les petits, la proposition "qui voudrait donner une note?" ne recueillait aucun écho, et les soignants en proposaient une. Actuellement, plusieurs enfants peuvent émettre un petit son, ou parfois seulement une sorte de "bruit blanc" plus expiré que chanté, mais qui est repris par les soignants. Selon les cas, on peut jouer à "garder" la note, ou , sur les indications verbales et gestuelles de l'animateur, la faire varier en hauteur et en intensité. L'ambiance est parfois plus nostalgique, et nous pouvons passer un moment à fredonner seulement deux notes, par exemple les deux premières notes (mi - do) de "dodo, l'enfant do". La nostalgie vient souvent des enfants, mais elle peut aussi venir des soignants qui, ce jour-là, n'ont pas "la forme". Il nous semble important que les enfants puissent faire l'expérience d'une musique plus "triste".

Sur proposition des soignants, mais, depuis quelques temps de certains enfants, nous chantons aussi des petites chansons, comme "Le grand cerf dans sa cabane", ou des chansons dont les parents nous ont dit qu'ils les chantaient à leur enfant : "L'eau vive", par exemple, ou des chansons inventées pour cet atelier ("Papa chat fait miaou").

Le moment rythmique:

Lorsqu'il sent le moment venu, l'animateur propose de faire un rythme. En effet, nous intégrons dans le même atelier des enfants dont les développements, les intérêts et les capacités d'attention sont différents. La "chanson toute douce" peut apaiser un enfant inquiet, mais inquiéter un autre qui vit la détente comme dangereuse. A l'inverse, l'arrivée du moment rythmique peut rendre anxieux un enfant insécurisé par les sons des percussions. Le passage d'un moment à un autre est donc délicat, et il faut pouvoir revenir à l'autre moment ou passer de l'un à l'autre selon les réactions du groupe.

Le moment rythme s'appuie généralement sur les tambours, mais il est toujours soutenu par le battement des mains des soignants. Un enfant prend un tambour, et tape dessus avec la main. Il s'agit presque toujours d'un rythme binaire (généralement un peu plus rapide que la pulsation cardiaque), et qui ne dure pas très longtemps. Avec certains enfants, l'entretien de la pulsation par les soignants soutient un moment le jeu de l'enfant. Avec d'autres, le fait de souligner ainsi la communication par le rythme suffit à l'arrêter. Ainsi, pendant plus d'un an, Jérôme n'a pu jouer que lorsque nous ne faisions pas attention à lui: le rythme partagé par un autre s'éteignait aussitôt, et l'enfant partait regarder dehors par la fenêtre pour s'échapper de cette situation difficile.

Au bout d'environ une demi-heure, il faut préparer la fin de l'atelier. Dans l'emploi du temps, nous avons fixé la durée de cet atelier musique à une demi-heure, mais en réalité, les enfants qui se situent sur le versant "mélodie apaisante" pourraient rester davantage, alors que les plus "grands" s'impatientent au bout d'une vingtaine de minutes.

Pour terminer l'atelier le soignant référent annonce que l'on va s'arrêter et chanter "l'air de la fin". En fait, il s'agit du même air que celui du début (Pour promener mon poney...), également chanté en faisant une ronde. On écoute ensemble le dernier accord du piano: "c'est la note qui s'en va, on la retrouvera lundi prochain" dit l'animateur. Les enfants sortent et sont pris en charge par les collègues, tandis que nous restons environ une demi-heure dans la pièce pour prendre des notes et commenter l'atelier.

Lorsque le soignant référent de l'atelier est absent, les soignants invitent les enfants dans une autre pièce pour écouter paisiblement de la musique enregistrée. C'est un moment très apaisant pour les enfants qui semblent faire l'expérience d'une continuité autour de la musique, bien que le cadre et le déroulement de l'atelier ne soit pas le même. Cela permet aussi à l'animateur référent de ne pas se sentir coupable d'une interruption de l'atelier lorsqu'il est contraint de s'absenter.

Conclusion

L'atelier musique s'inscrit dans la cohérence des différents lieux thérapeutiques proposés aux enfants traités à l'hôpital de jour. Les enfants se montrent très attachés à cette activité. A travers la double articulation de la mélodie et du rythme, ils y trouvent un apaisement et une possibilité d'expression dans un cadre thérapeutique contenant.

 

François LESPINASSE

Psychologue

01/94

 

Bibliographie

(1) Michels U. (1993) Guide illustré de la musique Éditions Fayard

Robinson J. (1990) Introduction au langage musical Éditions Chiron

 

Article publié dans la revue " SOINS - Psychiatrie " n° 170/171 (Dec. 94 - Janv. 95)

 

Centre Hospitalier Charles Perrens

Service de psychiatrie de l'enfant I 04 / Cellule d'urgence médico-psychologique Aquitaine

Courrier : S.A.A.U. - C.H. Charles Perrens 121 rue de la Béchade 33076 BORDEAUX CEDEX Tel : 05 56 56 34 70

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