COMPTINES et MUSIQUE:

De la voix de la mère à la cour de la maternelle


Qui ne connaît la comptine "Une Souris Verte" ? Avec son texte plutôt surréaliste et sa musique très simple, cette comptine, comme tant d'autres, fait partie des enregistrements primordiaux de la petite enfance. Mais les comptines ne sont qu'une étape dans le passage de la musique maternelle à la parole vers les autres...

Pour le bébé qui écoute sa mère, la musique est inséparable de la parole: pour lui, elle chante et parle à la fois. L'observation du nourrisson montre bien ce phrasé mélodique qui soutient la parole rassurante de la mère. Ecoutons là qui "parle-chante" à son enfant les réassurances banales du quotidien: "Eh qu'est ce qui se passe ?...tu as peur...là...doucement...Maman est là..." etc. La voix semble monter plus haut et descendre plus bas qu'à l'habitude; elle est plus feutrée, aussi, comme si elle s'appuyait sur l'air profond au creux du corps, peut-être du côté de ce creux où était l'enfant, il n'y a pas si longtemps. Lorsqu'elle a fini sa phrase, lorsqu'elle en a terminé avec les mots de son message, elle poursuit parfois la mélodie, jouant avec la musique de la voix: les quelques phonèmes qui accompagnent ces boucles musicales de la voix maternelle n'ont plus maintenant statut de mot, et ne servent qu'à soutenir, comme un prétexte, le parcours mélodique qui ravit l'enfant. Déjà, le phonème "La-la" revient souvent, que nous retrouverons dans de nombreux refrains de comptines.

Ces mélodies à la fois douces et graves, calées sur les mots de la parole, mais pouvant aussi s'en affranchir dans des excursions mélodiques, nous font penser au chant grégorien: dans l'entrelacement étroit des mots et de la musique, dans ces sortes de fractales musicales ou chaque boucle déroule d'autres boucles plus petites autour de la note de base (certains "Alléluia" en particulier), le chant grégorien ne fait-il pas écho au chant parlé maternel primordial dans l'histoire de chaque enfant ?

Or les historiens de la musique nous montrent comment le chant grégorien, au fil du temps, a laissé une place au chant polyphonique, puis au chant profane: la musique est sortie de l'intimité contenante de l'église et de son "plain-chant" (chant à l'unisson, sans accompagnement), tandis que le troubadour et ses instruments entraient sur la scène civile. De même, dans sa propre histoire, l'enfant ne va pas se contenter longtemps d'un duo intime de lallations avec sa mère. Aidé par ses parents, il abandonnera peu à peu le chant intime de la communication maternelle, (en le réservant cependant pour les grandes tristesses, celles qui , plus tard, se chanteront en "blues"), et il se tournera vers les chants culturels, ceux que l'on apprend, et que l'on peut chanter avec les autres. Les comptines entrent en scène.

Cependant, le jeune enfant qui accède au chant "social" ne dispose pas encore de capacités musicales suffisamment perfectionnées. En effet, en expérimentant son nouvel outil de pensée, (cette pensée que Piaget qualifie de "sensori-motrice"), le petit enfant progresse prudemment du connu vers l'inconnu en s'appuyant sur ses repères proches.

Mais la musique a une caractéristique étrange: ce n'est pas un objet comme les autres, elle ne laisse pas de traces. L'enfant peut, en regardant en arrière, vérifier dans l'espace la présence de la mère dont il vient de s'éloigner, il peut retrouver facilement un objet, il commence même à en faire un dessin. Par contre, la musique qu'il chante ou qu'il rythme lui échappe dès qu'elle est chantée ou jouée: dans son immatérialité, l'objet-note, sitôt produit, ne peut plus être repéré: il n'a de place que dans la mémoire.

Les comptines doivent donc présenter la double caractéristique d'un texte simple à apprendre et d'une musique facile à repérer:

¥ Le rythme est très simple, binaire le plus souvent pour l'appuyer plus facilement d'un léger balancement du corps ou d'un battement régulier des mains. En cas de "trou de mémoire, le "La-la" remplacera le texte et permettra de garder la mélodie et le rythme et de rester dans la comptine.

¥ La mélodie est construite sur des intervalles faibles entre les notes, pour pouvoir apprivoiser facilement les montées et les descentes de la mélodie: on part d'une note ou d'un accord de base que l'on est sûr de retrouver à la fin du refrain, et dont on ne pourra s'écarter que progressivement, comme pour être certain de pouvoir retourner sans se perdre jusqu'à cet accord de départ. Ainsi, par exemple, les deux premières phrases de la "souris verte" reposent principalement sur deux notes, le "do" et le "ré" (le "sol" ne venant que renforcer le "do").

¥ Un emboîtement simple des refrains et des couplets: le couplet permet des audaces musicales, tandis que le refrain vient rassurer en ramenant la mélodie sur l'accord de départ et en facilitant la remémoration par sa répétition.

La comptine vient ainsi prendre sa place dans les apprentissages essentiels du "fond culturel" collectif de l'enfant: il peut maintenant jouer avec les mots qui lui viennent de l'autre, il peut inventer des musiques qui vont vers l'autre, il peut inventer et communiquer. On notera, à titre d'exemple, le plaisir qu'ont les petits à inventer, à la fin de la "souris verte", de nouvelles rimes en "o" après "un escargot tout chaud".

Il est vraisemblable qu'à travers cette initiation au langage musical de base des comptines, viennent se graver chez l'enfant des références culturelles fondamentales. Les adultes, lorsqu'ils veulent exprimer un message simple et fort, utilisent eux aussi des sortes de comptines: lorsqu'ils chantent "On a gagné!" à la sortie d'une rencontre sportive, ou lorsqu'ils scandent et chantent en même temps un slogan lors d'une manifestation. De même, le carillon des hôtesses de gare ou d'aéroport, le Klaxon des pompiers ou des ambulances, entre autres, sont des signes musicaux qui, pour s'imposer facilement à tous, doivent sans doute faire appel à des traces très profondes. (On pourrait étudier les liens entre cette signalétique musicale moderne, la mélodie maternelle primordiale, et les types musicaux des comptines, selon les différentes cultures et les différents pays.)

La comptine peut être vue comme un rite de passage du tout-petit lorsqu'il sort de l'univers maternel et s'engage dans le monde de l'enfance. Plus tard, lorsque son sens musical sera plus développé, lorsque les contes lui ouvriront l'espace de la lecture et de l'imagination, l'enfant laissera choir les comptines, et les rangera dans le magasin des souvenirs, avec le nounours et la vieille boite à musique.

Et pour Noël, il demandera des bandes dessinées et un "baladeur"...

 

François LESPINASSE

Psychologue

05/94

 

Bibliographie:

- Michels U. Guide illustré de la Musique. Fayard

- François-Sappey B. Histoire de la Musique en Europe. Que sais-je ? n° 40 P.U.F.

- Gagnepain B. La musique française du moyen âge et de la renaissance. Que sais-je ? n° 931

- Robinson J. Initiation au langage musical Chiron

 

Article publié dans la revue "ATLANTIQUE" (Revue du Centre Régional des Lettres d'Aquitaine) n° 104 (Octobre 1995)

 

Centre Hospitalier Charles Perrens

Service de psychiatrie de l'enfant I 04 / Cellule d'urgence médico-psychologique Aquitaine

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