Le " FUSIL A POMPE " : un mot, une image, du sens...

 

Un "essai" à propos de l'image récurrente du fusil à pompe dans les films d'action, et de sa persistance dans les jeux d'imitation des enfants.

 

L'idée d'écrire cet article m'est venue un jour d'été, dans le jardin d'une institution où des enfants jouaient à une sorte de "gendarmes et voleurs" de notre époque: Mike, un garçon de 6 ans, était le policier; sautant d'une murette, il s'immobilisa devant le groupe d'enfants, les jambes un peu écartées, ses mains pointant un fusil imaginaire, et, tandis que sa main gauche faisait coulisser d'avant en arrière le réarmement de ce fusil virtuel, il en imita parfaitement le bruit sec en faisant claquer sa langue dans sa bouche. Aussitôt, sans attendre d'autres paroles de menaces ou de mise en garde, les autres enfants s'immobilisèrent et levèrent les mains...

L'enfant m'expliqua qu'il s'agissait d'un fusil à pompe, comme à la télé. Mes connaissances en la matière étaient réduites, comme celles de mes collègues. Cependant, d'autres enfants, dont les miens, m'expliquèrent que le fusil à pompe fait partie de l'arsenal obligatoire du héros télévisuel, qu'il soit policier ou voyou, qu'il soit bon ou mauvais. Sur leur invitation, j'allai jusqu'à "avaler" devant le petit écran quelques épisodes des principales séries télévisées d'inspiration américaine diffusées le mercredi ou en fin d'après-midi sur certaines chaînes. Il fallait se rendre à l'évidence, le fusil à pompe était souvent présent.

J'ai donc cherché à mieux comprendre la réalité de cette arme et ce qu'elle peut signifier.

DEFINITIONS TECHNIQUES

Le fusil à pompe est appelé officiellement "fusil à répétition manuelle". C'est avant tout un fusil, c'est à dire une arme d'épaule, classée, selon ses caractéristiques et son utilisation, dans l'une ou l'autre des catégories prévues par la loi. En dehors de la première catégorie, celle des armes de guerre, les fusils à pompe que l'on voit dans les films appartiennent à la 4 ème catégorie (armes de défense) ou à la 5 ème (armes de chasse).

La "pompe" est le nom vulgaire donné au dispositif de réarmement rapide permettant le maintien de la visée durant le tir. La "longuesse", élément (souvent en bois) qui sert à tenir le canon du fusil, est ici mobile, et son coulissement d'avant en arrière entraîne le mécanisme de réarmement sans gêner le soutien du canon. (Chez un droitier, c'est la main gauche qui assure ce double travail de maintien et de coulissement.) Le premier coulissement entraîne l'armement du fusil, puis, après chaque tir, un coulissement entraîne l'éjection de l'étui (ce qui reste de la cartouche après le tir) par une ouverture sur le côté de l'arme, et l'introduction de la cartouche suivante. Cette opération pourra se répéter plusieurs fois, selon la contenance du magasin à cartouches situé sous le fusil. Le mécanisme, en général très précis, émet un bruit caractéristique évoquant un double claquement.

Ce qui est important à retenir, c'est que ce dispositif permet de réarmer le fusil tout en continuant à viser, et donc, d'augmenter de façon importante la rapidité de tir, et, par conséquent, son efficacité. En effet, pendant que le tireur utilisant un fusil ordinaire rabaisse son fusil, l'ouvre, introduit une nouvelle cartouche et le porte à nouveau à l'épaule, l'utilisateur d'un fusil à pompe, sans modifier la position de son doigt sur la détente, et en gardant sa cible dans sa ligne de mire, peut, d'un seul mouvement alternatif de sa main gauche, qui continue cependant à tenir le fusil, commander l'éjection de l'étui et introduire une nouvelle cartouche. La rapidité et la précision du tir s'en trouvent augmentées, sans pour autant faire entrer l'arme dans la catégorie des armes à répétition automatique comme les pistolets mitrailleurs, beaucoup plus réglementée.

Dans la vie réelle, il semble que le fusil à pompe soit apprécié essentiellement dans le cadre de la chasse et du tir sportif. Un magistrat m'a indiqué que, sauf exception, les policiers français n'utilisaient pas de fusil à pompe, lui préférant le pistolet (type 357, par exemple) pour sa souplesse d'utilisation et sa discrétion. Il semble que les truands chevronnés fassent ce même choix, se rabattant si nécessaire sur un fusil ordinaire à canon scié qui permet de se dégager en cas de coup dur grâce à une grande dispersion des plombs.

Nous devons donc constater un écart important entre l'utilisation relativement limitée du fusil à pompe dans la réalité, et sa "sur-représentation" dans les films d'action, et plus particulièrement dans les "séries" policières.

LE FUSIL A POMPE DANS LES FILMS

Les films destinés aux heures de grande écoute de la télévision obéissent à des règles particulières: une durée plus courte, un scénario simple, mettant en scène l'univers quotidien de la ville, et des actions suffisamment captivantes pour conserver l'attention du téléspectateur. Ainsi, les caractéristiques du héros et de ses ennemis doivent être facilement repérables: on utilise, par exemple, le gyrophare amovible pour "dé-banaliser" la voiture du détective, ou l'émetteur-récepteur portable pour signifier la présence invisible des renforts.

Prenons le temps de regarder cette courte séquence d'une "série" policière :

Dans la vieille usine désaffectée, la voiture s'immobilise dans un crissement de pneus. Par la portière ouverte, on entend grésiller le radiotéléphone, puis le héros descend et se campe, bien droit et jambes écartées, le fusil à pompe tenu des deux mains incliné à 45 degrés...

Dans un plan de quelques secondes, le geste de réarmement et son claquement sec viennent alors signifier le même rapport de force qui aurait nécessité, dans un western classique, une longue séquence insistant sur les visages tendus et les mains crispées près des revolvers, insistant sur les attributs des héros, étoile du shérif, blessure du bandit ou nervosité des chevaux, le tout soutenu par une musique adaptée.

L'image du fusil à pompe s'est ainsi imposée comme un signe qui rend lisible, de façon immédiate et sans effort de compréhension, l'établissement d'un rapport de force, et l'arrivée prochaine d'une action violente. Le couplage du geste bref et du claquement sec, suivis d'un court silence, constituent une "phrase" vidéo particulièrement signifiante. lisible par des spectateurs de cultures différentes. Plus de "haut les mains", plus de "rends-toi"... Le "clac-clac" suffit: c'est un code universel, c'est précis, univoque et suffisant.

QUELQUES HYPOTHESES SUR LES SIGNIFICATIONS DU FUSIL A POMPE

Le souci de schématiser à l'extrême les séries policières et les films d'action pour captiver le plus grand nombre ne permet pourtant pas d'utiliser n'importe quelle image. Nous pouvons donc penser que l'image du fusil à pompe vient condenser plusieurs significations fortes mais pas forcément conscientes, et dont la "somme" vient lui donner son impact .

Et pour pousser plus loin notre hypothèse, on peut penser que si cette image "marche" aussi bien, c'est peut-être parce qu'elle vient évoquer, à notre insu, des émotions plus internes, plus intimes, de notre "banque de données", et, en particulier, comme nous le verrons bientôt, dans le registre de la sexualité.

LE MOT

Tout d'abord, le terme de "fusil à pompe" mérite que l'on s'y arrête:

Les journaux , lorsqu'ils rendent compte d'une attaque à main armée ou d'une prise d'otage, précisent toujours, le cas échéant, qu'il s'agit de fusil à pompe. Les jeunes, souvent experts en technique d'armes, savent classer l'arme dans la hiérarchie de la dangerosité.

Par contre, la plupart des adultes interrogés, s'ils reconnaissent à l'arme son caractère violent et dangereux, ne savent pas ce qu'est cette pompe et ne se posent même pas la question. Tout au plus, et sur insistance, certains imaginent qu'elle pourrait fournir l'énergie au fusil.

Le terme "pompe" vient donc à la fois recouvrir une ignorance sur les spécificités techniques de l'arme, et signifier pourtant son caractère particulier.

Or le mot "pompe" est loin d'être pauvre: de la grande pompe des cérémonies à la pompe à incendie qui fascine les petits garçons, en passant par la serrure à pompe et la pompe aux examens, jusqu'au pluriel des pompes de la gymnastique, et celles que l'on cire, à moins que l'on ne marche à côté... Mais je ne voudrais pas vous pomper l'air, vous risqueriez d'être pompés...

C'est donc un mot-valise: même sans l'ouvrir, on devine à son poids le nombre des contenus.

Mais peut-être les adultes se contentent-ils d'associer sans s'en rendre compte cette pompe avec les souvenirs d'enfance des carabines à air comprimé, ces armes adolescentes à la fois dangereuses dans le monde des jeux et dérisoires dans le monde des armes ? Le mot "pompe" viendrait en quelque sorte conjurer sur le mode de la dérision la dangerosité objective du fusil.

L'IMAGE

Face à cette paisible ignorance des adultes, les jeunes téléspectateurs, eux, identifient parfaitement l'image de cette arme, et en traduisent immédiatement la signification.

Pourtant, on peut se demander si c'est vraiment la technicité performante de l'arme qui en fait son succès, ou plutôt les émotions cachées auxquelles son image renvoie inconsciemment.

Je fais l'hypothèse que le fusil à pompe vient représenter le sexe du héros, c'est à dire sa puissance et sa force. Regardons quelques séquences:

Ce fusil tendu des deux mains, pointé en avant par le héros debout, jambes écartées, ne pourrait-il pas évoquer l'érection du sexe de l'homme, symbole pour lui de la puissance et de la virilité ?

Ce cadrage insistant sur la main qui se crispe dans le va et vient frénétique du réarmement , ou sur la balle qui sort du canon en "ultra-ralenti" ne pourrait-il pas évoquer d'autres mouvements de va et vient sur ce même sexe, lorsqu'il est renvoyé à sa solitude ?

Et ce fusil tenu mollement au bout du bras, canon vers le bas, par le héros victorieux mais épuisé qui sort de l'inévitable usine désaffectée où le combat a eu lieu, n'évoque-t-il pas la fin d'autres "combats" plus tendres ?

Il faut noter que l'on ne voit que très rarement le fusil seul, comme un objet parmi d'autres. Il est toujours le prolongement du héros, comme une partie inséparable de lui-même, quelque soit son "état".

Enfin, on remarquera que ce fusil est toujours porté par un héros masculin. Les femmes n'ont que très rarement les premiers rôles dans les séries policières, et dans les quelques cas où elles participent à des actions violentes, on les voit utiliser plutôt des armes légères, revolver, par exemple, qu'elles tiennent à deux mains à la hauteur de leur visage. A côté de son collègue masculin généreusement pourvu de son armurerie, l'héroïne des séries policières, lorsqu'elle ne fait pas partie elle même des attributs de l'homme, semble n'avoir qu'un petit instrument, qu'elle ne sort qu'en cas d'extrême nécessite, sans éprouver le besoin de le brandir à tous moments.

L'analogie entre le sexe de l'homme, généralement associé avec la puissance et la vie, et le fusil du héros, associé ici avec la mort du méchant parce qu'il menace la vie, peut paraître surprenante, voire osée. Cependant, si nous retenons la pertinence de ces images ainsi associées, il nous faut préciser qu'elles ne parviennent pas clairement à la conscience du spectateur, et ceci pour deux raisons:

Tout d'abord, craignant le "zapping", le vendeur du film tente de garder le spectateur et ne lui laisse pas le temps pour associer, pour rêver, pour penser: il faut qu'il puisse consommer l'image tout de suite, tant qu'elle est "chaude" (ce qui n'est pas trop difficile, puisqu'elle n'a souvent qu'un seul sens).

Ensuite, il faut noter que ces associations entre l'arme et le sexe ne viennent pas naturellement à la conscience sous la même forme que l'image qui les a provoquées. C'est seulement la charge émotive associée à la sexualité, qui est ressentie, et non les images de cette sexualité, qui, elles, restent cachées, un peu comme lorsque l'on ressent une impression de chaleur sans pouvoir repérer la source de son rayonnement. C'est cette charge émotive agissante mais non reconnue qui vient donner une tonalité originale à l'image d'une arme apparemment "technique", et qui la rend particulièrement accrochante pour le spectateur.

Il est certain que les réalisateurs de ces films-produits de grande consommation n'ont pas sélectionné de façon délibérée l'image du fusil à pompe pour déclencher volontairement chez le spectateur l'émotion du sens sexuel caché. D'un film à l'autre, d'un succès à l'autre, à travers l'évolution de l'écriture cinématographique, cette image s'est vraisemblablement imposée d'elle même comme le plus petit commun dénominateur des signes immédiatement compréhensibles d'un rapport de force dans un "film d'action" urbain moderne.

D'autres images jouent, avec le fusil à pompe, un rôle analogue, nous l'avons évoqué à propos des gyrophares et des radios. Elles contribuent à répandre des films d'action et des séries télévisées dans lesquels les nuances locales et les finesses du récit sont remplacées par une grammaire appauvrie mais "internationale", qui articule autour de structures simplistes des phrases-images dont le sens univoque est immédiatement absorbable par "tous les publics".

Alors, dans ce siècle de consommateurs, si nous devons absorber des images, tentons au moins d'en connaître la composition.

 

François LESPINASSE

Psychologue

10/93

 

Centre Hospitalier Charles Perrens

Service de psychiatrie de l'enfant I 04 / Cellule d'urgence médico-psychologique Aquitaine

Courrier : S.A.A.U. - C.H. Charles Perrens - 121 rue de la Béchade 33076 BORDEAUX CEDEX - Tel : 05 56 56 34 70

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