Un GROUPE de PAROLE pour des assistantes maternelles

 

Des assistantes maternelles accueillant des enfants à titre permanent se réunissent régulièrement pour travailler des situations concrètes avec des assistantes sociales et un psychologue.

 

1 - Historique

En Novembre 1985, des intervenants de l'A.S.E. (Aide Sociale à l'Enfance) de quatre circonscriptions ont créé un groupe proposant des "réunions de formation" aux assistantes maternelles A.S.E. de ces circonscriptions. Le groupe rassemblait, une fois par mois, et durant deux heures, une dizaine d'assistantes maternelles, autour d'une assistante sociale A.S.E., de deux assistantes sociales de circonscription, et d'un psychologue clinicien mis à la disposition du groupe par le secteur d'hygiène mentale infantile. Durant le temps de la réunion, les enfants étaient accueillis dans une pièce voisine.

2 - Evolution du groupe

Au départ, il s'agissait de proposer aux assistantes maternelles une formation s'articulant sur des cas pratiques qu'elles présentaient dans le groupe. Lorsqu' un même thème revenait à plusieurs reprises, le psychologue ou l'assistante sociale préparait et présentait une information centrée sur ce thème, en prenant soin de l'articuler avec la situation concrète qui était à l'origine de la question. Un apport extérieur pouvait être envisagé : ainsi, devant des demandes d'éclaircissement quant à la loi et aux règlements de l'A.S.E., les animateurs du groupe ont organisé une rencontre avec un juge pour enfants et une inspectrice de l'A.S.E., les questions ayant été préparées par le groupe lors des précédentes réunions.

Mais peu à peu, au fil du travail, la demande des assistantes maternelles a évolué, et les réunions centrées sur des thèmes ont été délaissées au profit d'un plus grand approfondissement des situations concrètes qu'elles souhaitaient discuter.

3 - Le groupe d'assistantes maternelles en 1996

Depuis 1988, le groupe continue ce travail, à la demande, expressément renouvelée chaque année, des assistantes maternelles. Les principes de base du groupe restent inchangés:

* Groupe optionnel d'une dizaine d'assistantes maternelles A.S.E. (certaines viennent maintenant d'autres circonscriptions).

* Co-animation assistantes sociales - psychologue.

* Réunion mensuelle (sauf Juillet et Août), d'une durée de deux heures.

* Garde des enfants durant la réunion.

Nous nous réunissons au Centre Médico-Social, dans une pièce assez confortable, autour d'une grande table; l'une des assistantes maternelles commence alors à présenter une situation difficile qu'elle traverse actuellement avec un enfant ou avec la famille de l'enfant. L'écoute du groupe est toujours très respectueuse pour la personne qui parle, malgré la charge émotionnelle de certaines situations. Il est de la responsabilité des animateurs de veiller à ce que l'expression de cette charge émotionnelle reste tolérable pour le groupe et constructive pour la personne qui parle.

L'écoute des animateurs doit être la plus large possible, sans jugement à priori, en essayant de ne pas projeter leurs propres émotions sur le groupe. L'un ou l'autre des animateurs peut parfois demander à l'assistante maternelle de préciser davantage tel ou tel point, de rappeler ce qu'elle connaît de l'histoire de l'enfant ou du contexte du placement, puis, lorsque l'émotion est apaisée, le psychologue propose au groupe de réfléchir, en apportant un éclairage théorique le plus large possible, et adapté à la situation concrète qui vient d'être présentée.

La présence des co-animatrices assistantes sociales est très importante. D'une part, elles sont les témoins du cadre administratif et légal du placement dont il vient d'être question dans la situation présentée; leurs questions pour éclairer et préciser tel ou tel point, les apports ou plutôt les rappels d'information qu'elles sont amenées à faire, sont autant de signes lisibles pour le groupe qu'il n'est pas question d'un enfant imaginaire, mais d'un enfant singulier, déjà porteur de sa propre histoire, et placé pour "un temps" chez elle, sous la responsabilité d'un "autre". D'autre part, les assistantes sociales co-animatrices sont un tiers, un appui connu et rassurant pour les assistantes maternelles, lorsque le sujet abordé est plus grave ou plus difficile à accepter. Une réflexion théorique proposée par le psychologue sera reprise concrètement et validée comme action possible par l'assistante sociale. Notons que le psychologue est le seul homme de ce groupe (les maris des assistantes maternelles viennent trop rarement), ce qui place les assistantes sociales à la fois du côté des "dames" et à la fois du côté de la co-animation.

Dans la mesure où les questions, les propositions de réflexion, les apports théoriques, sont élaborés "à chaud", sur le moment, et en "tissage" avec la situation concrète proposée, il est assez difficile de présenter ici de façon exhaustive un compte rendu de notre travail de réflexion.

Pour illustrer concrètement ce type de travail, voici un exemple, artificiellement reconstitué pour respecter le secret professionnel partagé:

Lors d'une visite au domicile de l'assistante maternelle, en fin d'après-midi, le père de l'enfant n'arrive pas à partir. Le soir tombe, l'assistante maternelle prépare le repas, la famille met le couvert en regardant la pendule, mais le jeune père ne part pas; puis, avec beaucoup d'anxiété, il explique qu'il est seul et qu'il ne sait pas où il va aller ce soir. L'ambiance est lourde, la famille muette, l'enfant inquiet; quant à l'assistante maternelle, elle tourne et retourne ses pensées où s'entrechoquent le besoin de tranquillité familiale, le devoir d'accueillir celui qui est en difficulté, la protection du placement de l'enfant, etc. Finalement, l'assistante maternelle arrivera à trouver les mots pour aider le père à partir, mais elle ne sait pas comment en reparler avec l'enfant.

Sitôt présentée dans le groupe, cette situation fait immédiatement écho auprès de plusieurs autres assistantes maternelles qui ont eu des problèmes de cadrage et de limites lors des visites des parents. Le psychologue propose alors quelques hypothèses de réflexion, pour essayer, au moins pendant ce temps de réunion, de regarder cette situation autrement, avec un point de vue différent. Il invite, par exemple, à réfléchir sur ce que peut ressentir le père (envie d'être materné comme son fils ?) , sur ce que pourrait craindre l'enfant dans ses arrière-pensées (devoir céder la place à son père ?). Puis, il évoque la construction de la personnalité et l'articulation entre les séparations physiques et les liens affectifs par la pensée, (ce qui, semble-t-il, fonctionne chez l'enfant, mais pas chez le père). L'une des assistantes sociales précise alors l'importance du cadre du placement pour l'enfant (nous te garantissons que personne ne pourra prendre ta place, même pas ton père) ce qui amène le groupe à réfléchir sur l'inévitable violence de la situation, dans laquelle chacun est en cause sans qu'aucun n'en soit la cause. Le psychologue aborde enfin l'importance pour l'enfant de l'articulation des différents acteurs de son placement : ni lui, ni son assistante maternelle n'en sont les décideurs, et ni lui ni elle ne peuvent se "serrer" pour faire une place à son père; il peut même retourner vers elle sa souffrance et son agressivité, elle ne le "punira" pas en le chassant et en accueillant son père à sa place.

Cet exemple montre le souci des animateurs de ce groupe de créer, réunion après réunion, une sorte de tissage entre les cas pratiques et les éclairages théoriques, tissage artisanal, puisque inspiré par le matériel apporté par les participantes et non préparé à l'avance.

L'expérience maintenant longue de ce groupe fidèle et relativement stable nous permet de penser que c'est ce que nous demandent ces assistantes maternelles. Il semble que cette réflexion armée de quelques références théoriques leur permet de mieux gérer les nombreuses situations de crise lors de certains placements; c'est le cas, en particulier, de ces situations dans lesquelles ni l'enfant, ni les parents, si on les considère isolément, ne sont réellement pathologiques, mais où, si l'on peut oser l'écrire pour mieux faire image, c'est la relation parent-enfant qui est gravement malade, et qui "contamine" tous ceux qui s'en approchent, l'assistante maternelle et sa famille en premier, et nos différents services ensuite. Face à cette irruption d'un émotionnel imprévisible qui laisse l'impression d'avoir la tête vide, le travail du groupe semble permettre aux assistantes maternelles de poser, au moins dans l'après-coup, quelques balises de repérage, quelques mots ou quelques phrases auxquels s'adosser lorsque tout vacille, même le bon sens. Il faut dire que ce travail de réflexion et d'élaboration n'est pas facile, qu'il ne va pas de soi, et certaines assistantes maternelles savent exprimer leur surprise, voire leur contrariété lorsque la prise en compte de l'intérêt profond de l'enfant vient heurter les évidences du bon sens "maternel". Et pourtant, la réflexion continue après le travail en groupe, puisque nous entendons parfois, au groupe suivant, des phrases comme "je ne savais pas quoi dire, et puis je me suis souvenue de ce que nous avions dit ici et ça m'a aidée".

4- Comment nommer ce groupe ?

Pendant plusieurs années, ce groupe était appelé "groupe des assistantes maternelles". C'est la mise en place des formations spécifiques aux assistantes maternelles qui nous a conduit à mieux définir le "titre" de ce que nous faisons dans ce groupe.

Ce groupe, soulignons-le en préalable, ne fonctionne pas sur ce que l'on a pu appeler la "dynamique de groupe": les interactions au sein du groupe ne sont pas ici l'objet du travail. De même, les contenus plus personnels qui, à l'insu de la personne qui présente la situation, seraient perceptibles au groupe, ne peuvent faire l'objet d'aucune "interprétation". Nous ne sommes pas là pour analyser la "vocation" de l'assistante maternelle, mais pour l'aider à penser et à dire des mots face à la pathologie émotionnellement "contaminante" de certaines situations liées au placement.

Ce groupe n'est pas non plus un groupe de formation au sens classique du terme. En effet, l'apport de connaissance n'est pas un but puisqu'il permet seulement à l'assistante maternelle de soutenir et d'enrichir sa propre réflexion professionnelle; il est travaillé à chaud par les animateurs, pour aider les assistantes maternelles à "relire" certaines situations, pour les "mettre en lumière" c'est à dire leur permettre de se les représenter avec d'autres mots que les seuls mots de l'émotion. Il n'est donc pas question de respecter un programme d'enseignement, et l'on ne peut articuler un thème à un autre que si les situations présentées s'y prêtent.

Mais avant d'aller plus loin, faisons un détour par une particularité du métier d'assistante maternelle.

Comme d'autres professionnels de la santé et du social, les assistantes maternelles n'ont, comme principal outil de travail auprès des enfants en placement, que leur propre personne, c'est à dire leur disponibilité, leur patience, leur intelligence, leur sensibilité, leur capacité à accueillir l'affection de l'enfant quelque soit la façon dont il l'exprime, etc. Ce sont là des qualités que possède naturellement toute mère; c'est d'ailleurs justement pour ces qualités qu'elles ont été recrutées, et, à l'inverse, c'est parce que certaines mères manquent de ces qualités que leurs enfants sont placés. Mais ces qualités, ce "coeur", comme disent les enfants, nous demandons aux assistantes maternelles de s'en servir non pas dans un processus naturel, comme elles l'ont fait avec leurs propres enfants, mais plutôt comme des "outils", dans le cadre d'un véritable travail dont le service reste le guide, le payeur et le garant.

Il faut ensuite noter que beaucoup d'enfants pour lesquels un placement s'impose, sont profondément blessés dans leur histoire, et ce d'autant plus qu'ils n'ont pas pu intégrer les souffrances liées à cette blessure, tout occupés qu'ils étaient à essayer de survivre dans le contexte catastrophique de la précarité parentale. Lorsqu'ils se sentent enfin en sécurité dans le placement, plutôt que de manifester joyeusement leur gratitude, ils vont mettre en scène leur souffrance, la faire enfin prendre en compte, la mettre en actes et en parole, et cette réaction prendra des formes d'autant plus intenses que l'enfant sentira la famille d'accueil plus solide et plus contenante. Le "coeur" de l'assistante maternelle devient alors son principal outil, mis au service d'une véritable "réhabilitation", d'une reconstruction psychique que l'enfant va entreprendre avec leur aide, et celle de nos services.

Osons alors la comparaison : un outil, ça s'entretient, et cet entretien, dans une entreprise ordinaire, est à la charge de l'employeur. Ce groupe représente un lieu et un moment pour entretenir l'outil. Et comme l'outil, ici, c'est la capacité de replacer l'émotionnel du quotidien dans le projet d'aide auprès de l'enfant, parfois contre le "bon-sens maternel", c'est par la parole que ce travail d'entretien va se réaliser. Parole de l'assistante maternelle, c'est à dire mise en mots, avec ses propres mots, de l'émotionnel exprimé et induit par l'enfant, parole des co-animateurs pour aider à comprendre, à nommer, à baliser l'irrationnel de la détresse psychologique.

Les milieux de l'éducation spéciale et du soin utilisent, pour définir ce type de travail, le terme de supervision. Mais il peut être "mal entendu" par ceux et celles qui n'en sont pas familiers, et faire penser à un "regard supérieur".

Il est peut-être plus simple de parler de groupe de parole, puisqu'il s'agit finalement, dans ce groupe, de proposer à des assistantes maternelles de l'A.S.E. de mettre en parole leur propre pratique, pour pouvoir, dans la situation de crise auprès de l'enfant , mettre en pratique leur propre parole.

 

François LESPINASSE

Psychologue

09/96

 

Centre Hospitalier Charles Perrens

Service de psychiatrie de l'enfant I 04 / Cellule d'urgence médico-psychologique Aquitaine

Courrier : S.A.A.U. - C.H. Charles Perrens - 121 rue de la Béchade 33076 BORDEAUX CEDEX - Tel : 05 56 56 34 70

 

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