Une "MAISON DES VISITES"

pour les enfants de l'A.S.E.

 

Une proposition pour améliorer le cadre des visites par les parents auprès de leurs enfants placés à titre permanent chez des assistantes maternelles.

 

Voici, dans l'ordre chronologique, l'avant-projet, puis le compte rendu d'une expérience concernant une tentative d'aménagement des droits de visites des familles d'enfants accueillis à l'A.S.E. dans le cas où ces visites ne peuvent se réaliser au domicile de l'assistante maternelle. L'expérience a été réalisée avec le concours d'une assistante sociale et d'une psychologue de l'A.S.E., et d'un psychologue de l'H.M.I.

MAI 1989 : AVANT PROJET D'UNE "MAISON DES VISITES" pour les enfants accueillis chez des assistantes maternelles de l'A.S.E.

Lorsqu'un enfant est placé en famille d'accueil, l'un des principaux soucis des autorités est de maintenir , dans toute la mesure du possible, la relation avec sa famille d'origine.

Dans un certain nombre de situations, la famille d'origine, en accord avec l'autorité ayant placé l'enfant, bénéficie de visites régulières qui permettent de maintenir dans la réalité les liens de la filiation qui ne peuvent se manifester dans le quotidien de la vie, filiation dont l'enfant , quels que soient les accidents de l'histoire de cette femme et de cet homme qui sont ses parents, n'a pas à être privé.

Pourtant, la mise en place de ces "droits de visite" chez l'assistante maternelle pose beaucoup de problèmes aux divers partenaires impliqués dans le placement: les enfants, les parents, les assistantes maternelles, les autres enfants placés chez l'assistante maternelle, les services sociaux.

On peut repérer trois grandes catégories de difficultés qui peuvent rendre difficile, voire impossible, la visite des parents au domicile de l'assistante maternelle.

 

1. - Les parents carencés affectivement:

Ces parents ont beaucoup de plaisir à rencontrer l'enfant, mais ils ne peuvent se résoudre, l'heure du départ venue, à abandonner une atmosphère familiale chaleureuse et accueillante dont eux-mêmes ont été privés dans leur enfance, et qu'ils n'ont pu recréer pour leur enfant. Ils appréhendent de retrouver au dehors une errance affective et parfois même matérielle insupportable.

Il s'agit moins, chez ces parents, d'une rivalité par rapport à l'enfant ou à l'assistante maternelle, que d'une "tentation" d'être, au moins pour un moment, le "frère imaginaire" de son enfant pour bénéficier des mêmes soins que lui, pour se poser enfin. D'où l'oubli de l'heure, l'insistance pour se faire inviter au repas, la demande de nourriture, de vêtements ou d'argent.

Si l'assistante maternelle, dans la plupart des cas, reste solide et ferme, l'enfant, lui, n'est jamais complètement certain de ne pas être rejeté pour laisser la place à son parent. Même rassuré, il gardera dans son coeur la "culpabilité" de bénéficier , lui, d'une affection et d'une chaleur que ses parents n'ont pas.

 

2. - Les parents en état de précarité ou de clochardisation

Certains parents se présentent dans un tel état de délabrement physique que l'assistante maternelle a beaucoup de mal à dominer une répulsion bien compréhensible; l'enfant, lui aussi sensible à cette misère, peut verbaliser sans retenue son dégoût, voire son rejet de cette image de ses parents. L'assistante maternelle est alors en difficulté pour contenir chez l'enfant l'expression de tels sentiments. En effet, l'enfant, rassuré dans le milieu sécurisant de la famille d'accueil, exprime de façon exacerbée une détresse et une agressivité qui prennent l'allure d'une "mise à mort" des parents ( "il pue, je veux plus qu'il soit mon père" ). En l'absence d'un tiers régulateur, ce "psychodrame" sauvage peut être destructeur pour tous.

 

3. - Les parents malades mentaux

De nombreux parents malades mentaux bénéficient d'un suivi par le secteur psychiatrique, et mènent une vie sociale adaptée. Pourtant, lors des visites à leur enfant, certains de ces parents peuvent présenter des comportements inhabituels ou tenir des propos étranges, voire même délirants, et que l'enfant reçoit sans distance, avec une charge émotionnelle parfois insoutenable. L'assistante maternelle ne peut pas toujours endiguer une telle "folie", et , après le départ des parents, elle devra passer beaucoup de temps et d'énergie pour aider l'enfant à métaboliser autant que faire se peut les effets d'une situation aussi violente.

Nous sommes donc, dans ces cas particulièrement aigus, face à deux impératifs contradictoires:

- Quelque soit l'état des parents, l'enfant a droit à des rencontres avec ses parents: en effet, la lisibilité régulière de sa véritable filiation de "chair" est indispensable à son développement psychique, et qu'on ne peut l'annuler en raison des difficultés actuelles des parents. L'enfant n'est pas né à la vie le jour de son placement...

- Cependant, l'image que donnent actuellement les parents peut être traumatisante pour l'enfant. L'assistante maternelle, à la fois tiers et partie prenante, ne peut pas toujours aider l'enfant à porter ce poids. Elle doit, de plus, supporter de la part des parents des sentiments de rivalité ou de dépendance dont l'enfant n'est jamais certain qu'ils ne se réaliseront pas, menaçant ainsi sa place chez elle.

Pour aider à se dégager de cette situation paradoxale, nous proposons de créer une "maison des visites", un lieu extérieur à l'enfant, à ses parents et à l'assistante maternelle, un lieu rendu solide et "contenant" grace à un personnel formé, où des parents en difficulté pourraient rencontrer leur enfant placé à l'A.S.E. lorsque ces visites seraient jugées trop anxiogènes au domicile de l'assistante maternelle.

Dans la pratique, une équipe formée d'assistantes sociales de l'A.S.E. et de personnels de l'H.M.I. utiliseraient une ou deux fois par mois des locaux publics déjà destinés à l'enfance (P.M.I., Hôpital de jour, maison de la famille, etc...) mais réservés durant ce créneau à ce seul usage, pour organiser des rencontres entre les parents et les enfants; l'assistante maternelle amènerait l'enfant (ou les enfants dans les cas de fratrie) un peu avant la rencontre, et viendrait le rechercher après le départ des parents. L'utilisation de la D.A.S.S. ou des C.M.S. ne semble pas indiquée pour éviter que les parents ne se retrouvent dans des lieux où eux-mêmes font des demandes de secours à titre personnel.

La gestion du temps de rencontre et de l'espace (au moins deux pièces et un jardin) appartiendrait aux parents, les assistantes sociales A.S.E. et les intervenants de l'H.M.I. restant discrètement disponibles pour parler, voire pour contenir les angoisses des uns ou des autres.

Les autorités responsables du placement donneraient leur accord pour cette forme de visite, et seraient immédiatement informées des difficultés pouvant survenir.

Le schéma de fonctionnement doit être le plus souple possible pour faire évoluer la formule le plus efficacement. Ainsi, pourraient être envisagées des rencontres simultanées de plusieurs familles, mais aussi la préparation de repas par les parents, des sorties, etc...

Dans un premier temps, un créneau de trois ou quatre heures par mois permettrait de roder la formule. L'établissement accueillant mettrait son équipement à disposition. Trois intervenants semblent un minimum nécéssaire pour commencer.

 

Septembre 1990: La " MAISON DES VISITES "

L'année 1990 a vu la réalisation, à titre expérimental, d'un projet d'aménagement des droits de visites des familles d'enfants accueillis à l'A.S.E. dans les cas ou ces visites ne peuvent se réaliser au domicile de l'assistante maternelle ni à celui des parents .

Avec le soutien de l'inspectrice du secteur A.S.E., nous avons donc proposé à une famille, à leur enfant, et à son assistante maternelle des visites mensuelles dans les locaux annexes d'une circonscription, selon le déroulement suivant : les "permanents" du lieu de visite accueillent d'abord les parents, puis l'assistante maternelle qui amène l'enfant et repart. Les parents restent environ une heure avec l'enfant, les permanents étant présents ou disponibles à proximité, enfin l'assistante maternelle revient chercher l'enfant, et les parents repartent.

L'histoire de cette famille pouvait faire craindre au service de l'A.S.E. des retrouvailles difficiles entre les parents et l'enfant, tant du fait des circonstances dramatiques du placement que du fait de la problématique psychique de chacun des parents.

Pour mieux comprendre, mettons-nous un instant à la place de l'enfant : dans une vie quotidienne jusque-là relativement banale, un drame particulièrement catastrophique vient faire littéralement exploser tous ses repères. En quelques heures, on lui dit que ses parents ne peuvent plus s'occuper de lui parce qu'ils en sont devenus incapables, et qu'il va aller dans un foyer ou dans une autre famille, la, maintenant, tout de suite...

Mais pour un petit enfant, les parents ne peuvent être que bons, puisqu'ils ont donné la vie, et qu'ils protègent leurs enfants. Comment, alors, faire le deuil de cette image, et accepter sans délai ce nouveau statut d'enfant placé, dans un temps aussi court, et avec aussi peu de paroles pour l'aider ?

Comme dans les deuils, le travail psychique de compréhension ne commencera que plus tard, chez l'assistante maternelle, " à l'abri ", et va entraîner chez l'enfant une véritable révolution psychique pour arriver à reconstruire, sans l'aide des parents, une nouvelle histoire qui tienne compte de l'"explosion" familiale.

C'est ici qu'apparait l'originalité de la Maison des Visites: ce chemin qu'a fait l'enfant sans ses parents, les parents eux-mêmes l'ont fait de leur coté, sans l'enfant. Allant du déni de ce qui s'est passé à une prise de conscience, passant de l'agressivité à la dépression et à la culpabilité, ils ont traversé autant d'épreuves dont l'enfant n'a pas eu connaissance, ou plutôt qu'il n'a pas senti, comme savent sentir les enfants. S'agit-il alors toujours de retrouvailles, comme nous avons envie de l'imaginer, ou plutôt d'une découverte réciproque entre un nouvel enfant,un enfant neuf, et un monsieur et une dame qui ont été, avant, il y a longtemps, ses parents, et qui ont disparu en tant que parents au moment de "l'explosion". Même si les intervenants sociaux ont aidé chaque membre de cette famille dans son trajet, cette ré-union familiale ne peut être que tendue.

On peut faire l'hypothèse que chacune des parties en cause: enfant, parents et assistante maternelle, revit, au moment de ces retrouvailles, et de façon plus ou moins consciente, le traumatisme de la catastrophe initiale qui a entraîné le placement. On comprend que dans ce contexte, aucune des parties ne peut, même si elle en a le désir, venir en aide à l'autre, car les angoisses de chacun viennent s'ajouter à celle des autres comme dans un mouvement de spirale qui se referme sur lui même. Il faut donc ce que l'on nomme un "tiers", qui, parce qu'il est solide et qu'il n'est pas engagé d'une façon aussi totale dans cette affaire, va permettre une remise en circulation de la communication, même si, dans un premier temps, les gens ne se parlent pas, ou même ne parlent pas du tout. Le tiers de la Maison des Visites, lui, peut parler sans engager le non-dit de leur histoire. Il accueille, il explique où l'on est, ce qui va se passer maintenant, il aide à la séparation d'avec l'assistante maternelle, puis il reste un moment à jouer avec l'enfant, (les parents ont souvent "désappris" à jouer avec leur enfant), offre quelque chose à manger ou à boire, (façon de partager autre chose que les paroles encore difficiles, façon de "communier" ensemble à quelque chose de bon et moins dangereux); parfois, à la demande des parents, comme cela nous est arrivé, il s'efface de la pièce où se renoue la communication pour rester disponible dans une autre pièce, à portée de parole, mais sans le poids du regard.

Il faut ici insister sur l'importance de l'architecture de cette maison des visites: il faut pouvoir jouer sur les transitions entre les espaces, comme les écluses entre des bassins de niveau différents.

Pour pouvoir se référer à des images connues, on peut prendre le modèle de ces maisons bordelaises appelées "échoppes doubles": en les traversant, on passe d'un extérieur ouvert, la rue, à un extérieur fermé, le jardin, en abordant successivement plusieurs espaces intérieurs plus ou moins ouverts, plus ou moins lumineux: pièces eclairées par la rue, puis pièces noires, puis séjour éclairé par le jardin, puis véranda "presque-jardin".

C'est là une bonne image de ce "jeu" de transitions subtiles et tendues qui viennent structurer les "retrouvailles-découvertes" ou les espaces de rencontre voisinent avec les espace de repli, voire de secours, et dont chacun peut disposer à tout moment.

Le local que nous avons utilisé ne présentait pas une telle architecture, mais ses nombreuses pièces nous ont permis de vérifier l'importance de l'espace au cours de ces visites. Lors des premières visites, seule la grande pièce a servi, mais déjà on pouvait repérer l'espace des arrivées et des départs, puis, juste a coté, l'espace de la collation, puis l'espace où les parents restaient assis en regardant l'enfant, puis le grand espace de l'enfant, enfin l'espace ou plutôt les espaces où se tenaient les permanents. Au cours des visites suivantes, les permanents ont fait quelques allées et venues, pour préparer le café, ou pour suivre l'enfant dans le couloir qui relie la grande salle aux autres pièces.

Cette dilatation de l'espace a permis au père, après quelques visites, de dire à l'assistante sociale A.S.E. leur souhait de rester seuls avec l'enfant, hors de la présence des permanents; ce qui fut fait, les permanents restant dans une pièce de l'autre coté du couloir.

Comme le passeur qui s'efface lorsque l'autre rive est atteinte, les permanents, après avoir assuré et rassuré les premières retrouvailles en jouant avec l'enfant et en commentant le présent avec les parents, se sont alors "effacés" dans la réalité de la rencontre entre les parents et l'enfant, pour ne rester que les garants symboliques de cette rencontre.

Il reste maintenant à imaginer comment cette expérience (qui continue d'ailleurs pour cette famille en raison du "contrat" qui nous lie avec eux) pourrait se mettre en place de façon plus structurée. Quelques points nous semblent importants à préciser:

- Le lieu doit être, au moins pendant les visites, réservé exclusivement à cet usage.

- L'equipe de permanents doit être formée à l'accueil des parents et des enfants en situation difficile, et comprendre à la fois une assistante sociale A.S.E. qui connait la famille, et des intervenants qui ne la connaissent pas et ne la rencontreront plus en dehors des visites.

- La présence d'une assistante sociale auprès de l'assistante maternelle qui amène l'enfant la première fois nous a semblé tout à fait indispensable.

 

François LESPINASSE

Psychologue

01/93

 

Centre Hospitalier Charles Perrens

Service de psychiatrie de l'enfant I 04 / Cellule d'urgence médico-psychologique Aquitaine

Courrier : S.A.A.U. - C.H. Charles Perrens - 121 rue de la Béchade 33076 BORDEAUX CEDEX - Tel : 05 56 56 34 70

 

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