Réflexions autour d'un conte étrange: Moitié Poulet

 

A partir d'un conte assez déroutant, un essai d'analyse autour du thème de la filiation du héros.

Mots-clés: Destin de l'oeuf - Cul à double sens - Contenant / Contenu.

 

1. - Le conte "MOITIE POULET"

D'après Pierre Lafforgue dans "Petit Poucet deviendra grand" p. 238-239 (Mollat Editeur 1995)


Une fois, il y avait un homme qui n'avait plus rien au monde qu'un oeuf et deux enfants jumeaux. Il partagea l'oeuf entre ses deux enfants. L'un fit cuire sa moitié et la mangea. L'autre se mit à couver sa moitié d'oeuf. Bientôt, lui naquit une sorte d'animal chétif et déplumé. Il l'appela Moitié Poulet. Moitié Poulet, tous les matins, réveillait le village en criant:

"Coquelicu, coquelicu !".

Un jour, en grattant le fumier, il trouva une bourse avec cent écus dedans. Passait le roi. Il revenait de guerre et avait dépensé tout son argent.

"Moitié Poulet, veux-tu me prêter ta bourse ?

- Roi! Je le veux bien, mais avec intérêts ou principal!"

Le roi prit la bourse, et Moitié Poulet attendit longtemps de ses nouvelles!

Un beau matin, Moitié Poulet se mit en route: "Coquelicu! Je vais réclamer ce qui m'est dû!".

Chemin faisant, il rencontra le loup:

"Où vas-tu Moitié Poulet ? - Je vais chez le roi, cent écus me doit.

- Veux-tu me prendre avec toi ? - Loup, je le veux bien. Saute dans mon cul."

Voilà que plus loin, il rencontra le renard:

"Où vas-tu, Moitié Poulet ? - Je vais chez le roi, cent écus me doit.

- Veux-tu me prendre avec toi ?

- Renard, je le veux bien. Saute dans mon cul à côté du loup."

Voilà que plus loin il fut arrêté par la rivière:

"Où vas-tu Moitié Poulet ? - Je vais chez le roi, cent écus me doit.

- Veux-tu me prendre avec toi ? - Je n'ai plus de place, rivière.

- Je me ferai toute petite, toute petite.- Saute dans mon cul et case toi entre le loup et le renard."

Ils arrivèrent ainsi jusqu'au palais du roi.

"Toc-toc!

- Qui est là ?

-Coquelicu! C'est moi, Moitié Poulet. Cent écus me dois et l'intérêt ou principal!"

Mais le roi l'enferma dans le poulailler.

"Coquelicu! Renard, renard, sors de mon cul ou je suis un petit poulet perdu!"

Le renard fit son métier: il mangea toutes les poules.

Alors le roi l'enferma dans la bergerie.

"Coquelicu! Loup, loup, sors de mon cul ou je suis un petit poulet perdu!"

Le loup fit son métier: il étrangla toutes les brebis.

Alors le roi l'enferma dans le four du boulanger.

"Coquelicu! Rivière, rivière, sors de mon cul ou je suis un petit poulet perdu!"

La rivière fit son métier: elle engloutit le roi et tout son palais.

Il n'en reste plus rien aujourd'hui...

 

Mon conte est terminé / Coquelicu est au clocher / Si tu veux le toucher / Il faut y grimper.



2. - A propos du conte "MOITIE POULET"


Le conte "Moitié Poulet" est, d'après P. Lafforgue (1) , un conte énigmatique dont l'étrangeté ne laisse indifférents ni le conteur, ni son auditoire.

Et en le lisant "entre les lignes", pourrions-nous lever une partie de l'égnigme? Essayons:

1 - Les aléas de la symétrie

Une fois, nous dit le conte, il y avait un homme seul. Cette solitude renvoie ici à un manque: cet homme n'a pas / n'a plus de femme. Il lui reste cependant un oeuf et deux jumeaux. Nous pouvons donc organiser ainsi ce qui reste de l'absence de la femme:

- une moitié de couple (le père)

- un couple d'enfants jumeaux (issus d'une mère)

- un oeuf (issu d'une poule)

De la dissymétrie parentale, le conte nous amène à la symétrie gémellaire, puis à la fausse symétrie de l'oeuf, qu'il partage en deux alors qu'un oeuf est normalement "non coupable" tant qu'il est cru. (Et il est bien cru, puisque l'un des enfants fait cuire sa moitié...)

 

2 - La section de l'oeuf et le destin de chaque "moitié"

a/ La cuisson

En faisant passer sa moitié d'oeuf du cru au cuit (ou au bouilli !), ce jumeau fait comme la mère nourricière: il prépare son repas. Cependant, en faisant passer l'oeuf à l'intérieur de son corps, il court-circuite toute possibilité de filiation. L'action alimentaire transforme l'oeuf-génétique en oeuf-nourriture. Fin de l'histoire pour ce jumeau. Peut-être ne veut-il pas avoir d'histoire(s) ?

b/ La couvaison

L'autre jumeau, en couvant sa moitié d'oeuf, fait comme une femme lorsqu'elle devient mère. Et ça marche, puisque "lui naquit" alors "une sorte d'animal chétif et déplumé" qu'il nomme "Moitié Poulet". Si je ne m'abuse, un oeuf couvé donne un poussin, le poulet étant, si l'on peut dire, un gallinacé adolescent. Notons que le poulet est élevé pour sa viande, et donc destiné à mourir avant que d'être adulte, soit, ici, poule pondeuse ou coq magnifique: le nom de Moitié Poulet est déjà signifiant d'une destinée peu commune.

Mais revenons à la naissance, et demandons-nous qui est le père de Moitié Poulet ? En effet, chez les poulets (comme chez les humains), il faut normalement une petite graine de papa-coq. Le conte n'en dit rien, peut-être pour ouvrir à toutes les suppositions. Celle du clonage étant ici trop triviale, on peut en faire une autre, plus... spéciale:

Le "père" du poulet pourrait bien être... le père du jumeau: c'est bien lui qui a donné une moitié d'oeuf à son fils-femme-couvant(e) qui fait naître un poulet entier. Les généticiens nous ont appris que la "graine de papa", équipée d'une moitié de génome, rencontre, lors de la conception, une autre moitié de génome. Mais, même en manque de femme, les pères ne peuvent ensemencer leur fils, sauf à transgresser doublement la loi de la nature et celle de la culture, c'est à dire l'interdit de l'inceste. Si telle était pourtant la filiation de Moitié Poulet, son nom ridicule et sa chétivité pourraient-ils être le signe de la monstruosité "à demi refoulée" d'un accouplement contre nature ?

3 - "Coquelicu"... Quel drôle de cri !

D'habitude, les poulets "entiers", devenus grands, chantent, du moins en France, leur célèbre "Cocorico". Moitié Poulet, lui, ne chante pas, dans ce conte: il crie. Et il crie: "Coquelicu". Drôle de chant. Ecoutons-le encore: "Coquelicu"... On y entend "coq", ce qu'il semble avoir du mal à être; on y entend "lit", duquel il sort d'ailleurs les villageois. Mais lui même, de quel lit sort-il ? On y entend aussi "cul", dont il sera question ensuite. Et s'il sortait d'un cul, ce qui est normal pour un poulet, mais aussi d'une histoire de cul qui ne peut se dire autrement ? Nous y reviendrons.

4 - La bourse et les 100 écus.

Justement, c'est du côté du cul, ou de ce qui en sort, le fumier, qu'il gratte, pour découvrir ce qui lui manque: la bourse, qui contient 100 écus. La bourse, c'est là où se conservent les graines chez les papas, et même chez les coqs. Et si nous écoutons ce qu'elle contient, la bourse, nous entendons aussi "sang" et "cul"... On y revient, décidément.

5 - Le cul à double sens.

On dirait bien que Moitié Poulet se débat avec la question de la scène primitive illicite, avec la question de la filiation inconnue, avec la question de l'identité sexuée. Il y a de quoi être chétif. Par ailleurs, notre héros gère le schéma corporel d'une façon assez inhabituelle, au point d'accueillir dans son cul un loup, un renard et (non pas une belette, comme dans la chanson, mais...) une rivière.

Le cul de Moitié Poulet semble être une porte à travers laquelle on entre et on sort comme dans un moulin. Mais une question se pose:

Si Moitié Poulet n'est qu'un poulet comme les autres, cette circulation à double sens à travers le cloaque propre (?) aux gallinacés reste dans la nature des choses. Pas d'histoire.

Si, par contre, Moitié Poulet tient en partie sa filiation des humains (donné par un homme et couvé par un jumeau), l'entrée dans le cul peut alors faire penser à d'autres images, dont celle - horresco referens - de la scène primitive contre nature entre le père et le fils, qui pourrait être à l'origine de sa conception. Une telle allusion à la faute suprême pourrait expliquer les versions du conte ou Moitié Poulet fait grimper ses partenaires dans son cou. Pas d'histoires comme ça.

6 - Contenant / contenu.

Ceux qui sont entrés et qui ressortent du cul de Moitié Poulet, le loup, le renard et la rivière, sont, habituellement, des "prédateurs" de poulet: le loup parce qu'il est carnivore, le renard parce qu'ils est particulièrement porté sur les poulets, et la rivière parce qu'un poulet a de fortes chances de se noyer dedans. A l'extrême, nous pouvons dire qu'ils incorporent les poulets dans leur intérieur, qu'ils sont les contenants potentiels des poulets.

Or ici, ce sont eux qui viennent se mettre à l'intérieur du poulet, dans un mouvement inverse de contenu / contenant. Ce n'est qu'à la sortie du cul de Moitié Poulet qu'ils reprendront leur rôle naturel de prédateur: poules, brebis et feu se retrouvent normalement "avalés".

Oui, mais d'habitude, ce qui sort par le cul, ce sont les restes de ce qui est rentré à l'autre bout, par la bouche: les parents apprennent à l'enfant à ne s'intéresser à ces déchets que pour en contrôler l'évacuation; celle-ci terminée, les déchets reprennent leur méprisable statut de déchet. Or, ici, non seulement ce qui sort n'est pas méprisable, mais ce sont les sauveurs du héros. Les contenants sont contenus, ils sortent par l'orifice des déchets, et ce sont des sauveurs: quelle drôle d'histoire de cul.

Notons que dans ces tempêtes exterminatrices, Moitié Poulet est épargné. Il doit être "reconnu" par les prédateurs.

7 - Formulette de fin.

Moitié Poulet avait terminé le conte en héros, la formulette de fin le glorifie encore plus, puisqu'il est devenu un coq, et occupe la place la plus signifiante du village: le clocher. Il règne définitivement sur les nuits des humains, mais aussi sur les coqs, sur les lits et sur les culs.

Et si vous venait l'idée, ou même le désir, de toucher cette Moitié Poulet devenu coq, il vous faudra grimper.

Grimper dans son ... ? Non ! Au clocher, seulement.

Ouf ! la boucle est bouclée, le conte est fini, et surtout... pas d'histoire(s) !

 

 

François LESPINASSE (Mars 1997)

 

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