Familles en précarité psychique et rapport à la loi

 

Une reflexion, encore en chantier, sur les liens entre les difficultés psychiques et la précarité économique et sociale dans des groupes familiaux.

 

Les tribunaux pour enfants notent une augmentation importante des "appels au juge" par des travailleurs sociaux territoriaux de plus en plus déroutés par le manque de repères et la non lisibilité des limites, qu'ils rencontrent dans beaucoup de familles actuelles, surtout lorsque la précarité économique vient renforcer une précarité psychique.

La demande faite au juge des enfants s'articule souvent autour des mots "rappel à la loi", un peu comme dans l'expression "rappel à l'ordre". Le juge répond, à juste titre, qu'il a une fonction de "rappel de la loi".

Mais ce premier malentendu en cache un autre: peut on rappeler la loi à quelqu'un qui ne la connaît pas ?

Partons d'un exemple concret: les travailleurs sociaux rencontrent de plus en plus souvent des familles très perturbées, mais dont il est très difficile de définir la nature et l'origine de la perturbation. En effet, pris isolément, chaque membre du groupe familial présente, compte tenu d'un environnement économiquement difficile, une capacité minimale d'adaptation sociale; on ne discerne pas non plus de psychopathologie particulière. Pourtant, le fonctionnement global du groupe familial semble perturbé, comme si c'était la famille elle même qui était pathologique. Violence entre adultes, violence sur les enfants, mélange entre les générations jusqu'à l'inceste, incapacité d'envisager l'éducation et l'avenir des enfants, pseudo-maturité précoce et fragilisante des jeunes, etc. Tout se passe comme si les places singulières et différentes de chaque membre de la famille n'étaient pas repérées, comme si la confusion des différents sexes et des différentes générations servait de base au ciment du groupe familial. Tout se passe comme si les aînés n'apprenaient aux jeunes qu'un savoir-faire immédiat pour assurer la survie quotidienne, mais ne leur transmettaient aucun savoir, même sous forme d'histoires, à propos des lois qui disent la place des uns et des autres dans l'espace et dans le temps.

Ce n'est pas un problème de transgression des interdits: ici, l'interdit n'est pas pensable, il ne s'applique pas. Ces familles nous semblent "hors la loi", mais elles sont plutôt en manque de loi.

 

Le travailleur social sait bien qu'il faut, dans de telles familles, imposer de force, nous pourrions dire "greffer", un interdit qui n'a été ni reçu ni élaboré par aucun des membres de ce groupe familial. Mais la greffe de cet interdit sera d'autant plus douloureuse que la famille n'y est pas préparée et qu'elle va la ressentir comme l'intrusion difficilement tolérable d'une loi sociale qui ne prend pas sens pour elle.

Il faudra donc envisager de travailler avec la famille le traumatisme de cette confrontation brutale à l'interdit et aux conséquences de la découverte de la transgression. C'est pour conserver cette possibilité d'un travail d'élaboration à long terme que le travailleur social doit être déchargé de la fonction castratrice d'énonciation de l'interdit.

Il lui semble alors naturel de se tourner vers son supérieur hiérarchique immédiat, l'inspecteur de l'aide sociale à l'enfance qui représente le président du Conseil Général.

Or la politique de recrutement d'un certain nombre de Conseils Généraux en ce qui concerne leurs cadres tend davantage vers la recherche d'une gestion rigoureuse et efficace des services départementaux, que vers la préoccupation de la qualité humaine et sociale que ces cadres pourraient mettre au service des familles en difficulté. On rappelle d'ailleurs aux inspecteurs, dans certains Conseils Généraux, qu'ils n'ont pas à recevoir les familles pour autre chose que des problèmes de gestion.

On comprend alors que l'inspecteur, attendu comme "injecteur" d'interdits par le travailleur social, se dérobe devant une tâche à laquelle il n'est pas préparé, qui n'est pas spécifiée dans son profil de poste, et pour laquelle il ne recevra, le cas échéant, aucun soutien de la part de sa hiérarchie ni de celle des élus. Il est vrai qu'un citoyen banalement normal, c'est à dire "sujet de la Loi", d'autant plus s'il est un homme politique, ne peut pas entrer naturellement dans cette façon de regarder la précarité psychique; il nous faut accepter qu'il cherche aussitôt à classer ces désordres familiaux graves dans ses catégories traditionnelles, c'est à dire la maladie mentale ou la délinquance, et qu'il essaye alors de les "refiler" à la psychiatrie ou à la justice.

Le travailleur social se retourne alors vers le "psy": celui-ci lui répond que le fait de ne pas se représenter l'interdit n'est pas forcément une maladie mentale; il ajoute que si le "psy" dit la loi, il ne pourra plus engager de travail thérapeutique avec le sujet, et propose de rester disponible afin d'intervenir lorsque une demande se formulera au sein du groupe familial... Ce qui ne risque pas de se produire de sitôt, pense le travailleur social, puisque la difficulté à se représenter la transgression ne facilite pas l'émergence de la culpabilité et l'élaboration d'une demande.

En fin de synthèse, au grand soulagement de tous, quelqu'un propose alors le signalement au Juge des enfants pour qu'il fasse un rappel "à" la loi!

Pourtant, à la surprise générale, ce dernier conteste ces appels de la dernière chance, en précisant qu'il peut faire des rappels "de" la loi, mais pas nécessairement des greffes de Loi. Il explique que le Juge n'est pas le Père, et que si les pères n'ont pas fait fonctionner la Loi dans ce groupe familial, la greffe de Loi ne relève pas forcement de la Justice. Que signifierait en effet pour ces parents et pour ces enfants le passage devant le juge ? C'est dans cet esprit que la Convention Internationale des Droits de l'Enfant cherche à favoriser la régulation de ces conflits par le travail social plus que par la justice.

 

Or, même si la déjudiciarisation souhaitée par certains n'est pas poussée plus avant, il me semble que nous ne pouvons plus éluder la question de savoir à qui, dans le champ social, incombe la tâche de re-présenter l'autorité, c'est à dire la loi symbolique, pour dire, parfois crier, les interdits fondamentaux que des familles n'ont pu entendre jusque là.

 

Il s'agit là d'un débat très difficile, sans éclat médiatique, assez ingrat, et qui demande à des citoyens et à des décideurs qui ont reçu la loi de leur père d'imaginer que d'autres peuvent ne pas l'avoir reçue. C'est un débat qui doit être politique, puisqu'il concerne chaque citoyen à travers l'organisation des solidarités et la régulation des liens sociaux.

On pourrait imaginer que le Conseil Général, première instance politique départementale, chargé de la mission d'aide à l'enfance et à la famille, prenne à bras le corps cette question sans chercher à la transmettre à la psychiatrie ou à la justice.

On pourrait imaginer que des élus s'attellent à expliquer à leurs concitoyens la portée d'une telle question qui, si elle n'est pas abordée, peut conduire à d'autre politiques construites sur le clivage social.

On pourrait imaginer que soit posée à la Cité cette question singulière: le champ social peut-il être, pour des familles en difficulté, le lieu d'une première confrontation avec la Loi, et si oui, dans quel cadre ?

On pourrait l'imaginer...

 

François LESPINASSE

Psychologue

09/97

Article publié dans la revue "Sociologie Santé", 1998, n°18 - Editions de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine.

Centre Hospitalier Charles Perrens

Service de psychiatrie de l'enfant I 04 / Cellule d'urgence médico-psychologique Aquitaine

Courrier : S.A.A.U. - C.H. Charles Perrens - 121 rue de la Béchade 33076 BORDEAUX CEDEX - Tel : 05 56 56 34 70

 

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